Amaury de Lavigne : « Nous saisissons l’opportunité de devenir n°1 »

Pas de plan social, soutien sans faille à la production locale et baisse des prix de 4 % : le directeur général de Carrefour à la Réunion réitère les engagements du Groupe Bernard Hayot, dans l’attente du feu vert de l’Autorité de la Concurrence au rachat de Vindémia. Amaury de Lavigne répond également aux détracteurs de l’opération en réfutant quelques « mensonges grossiers ».

Quelles sont précisément les dernières étapes à franchir pour que le rachat de Vindémia par GBH soit effectif ?

Amaury de Lavigne : « Nous préparons actuellement un dossier de pré-notification pour fournir toutes les données nécessaires à l’Autorité de la Concurrence. C’est un dossier lourd à monter, ce qui nous amènera au mois d’octobre. L’Autorité pourra alors démarrer son étude, c’est elle le maître du temps. Nous espérons que la procédure sera bouclée au cours du premier semestre 2020, sans pouvoir être plus précis ».

En quoi le rachat du n° 1 par le n° 4 de la grande distribution réunionnaise peut-il être un facteur de concurrence accrue ?

« Cette opération, si elle est acceptée par l’Autorité de la Concurrence, ne conduira pas à une concentration ni à une position dominante, au contraire. Carrefour prendra la place de Vindémia, avec 6 hypermarchés et 15 supermarchés, juste devant Leclerc qui aura alors 6 hypers et 11 supermarchés. U restera le n° 3 et Run Market, avec ses 4 hypermarchés, apparaîtra à la quatrième place.

En termes de mètres carrés, Vindémia est aujourd’hui à 28 % de parts de marché, nous serons à 27 %. Dans les régions où ce rachat va entraîner de nombreux changements d’enseignes, la concurrence n’en sera que plus vive. Dans le Nord, notre Carrefour de Sainte-Clotilde va se trouver face au Run Market de Duparc et aux Leclerc du Butor et de Sainte-Marie. Dans l’Ouest, le futur Carrefour du Sacré-Cœur sera face au Run Market de Savanna et au Leclerc du Portail, alors qu’un nouveau magasin U de 3 000 m2 va apparaître à L’Éperon et que celui de Saint-Paul va s’agrandir.

Mais en termes de parts de marché, certains vous attribuent plus de 40 % après le rachat de Vindémia. Admettez-vous ce chiffre ?

« Pas du tout ! Il faut savoir qu’à part l’Autorité de la Concurrence, personne ne connaît les chiffres d’affaires des différents acteurs. Ce n’est pas un hasard si l’Autorité analyse les parts de marché en mètres carrés : c’est le potentiel commercial qui est la donnée pertinente. Le chiffre d’affaires correspond au dynamisme commercial d’une enseigne à un moment donné, il est fluctuant.

Christophe Girardier, l’auteur de ce chiffre de 40,2 % , n’a jamais eu un compte d’exploitation de Carrefour ni de Vindémia entre les mains et, pour ce qui nous concerne, prend en compte un chiffre d’affaires actuel erroné. Même l’Observatoire des Prix a reconnu que les chiffres sur lesquels reposaient ses calculs étaient flous. Malgré cela, et en reprenant les chiffres avancés par M. Girardier, on aboutit à un chiffre très inférieur – 32 % – en tenant compte des ouvertures prochaines de nouveaux magasins et des pertes d’activités qu’elles vont entraîner dans les magasins voisins.

Un rapport du même auteur évoque les « marges arrières excessives » de la grande distribution réunionnaise. Qu’en pensez-vous ?

« Ce n’est pas ce que dit l’Autorité de la Concurrence dans son dernier rapport ! Toutes nos marges arrière sont dans nos comptes d’exploitation et je peux vous affirmer qu’elles sont plus de deux fois inférieures à celles de Carrefour en métropole. Dans la grande distribution réunionnaise, les marges sont inférieures à 25 % et ce chiffre comprend la totalité des marges avant et arrière. Elles sont consommées à hauteur de 10 à 11 % par la masse salariale et autant par les frais généraux. Il reste 1, 2 ou 3 % de gains avant impôt. Est-ce excessif ? »

Quels leviers allez-vous actionner pour obtenir la baisse des prix que vous promettez aux consommateurs ?

« En récupérant la logistique et les fonctions supports de Vindémia, nous aurons les outils pour acheter mieux et baisser nos prix. Nous allons atteindre une taille critique que nous n’avons pas avec nos trois hypermarchés actuels et qui va nous permettre de peser sur les prix.

Allez-vous également mettre la pression sur la production locale ?

« La production locale négocie déjà avec des groupes de cette taille, ces équilibres ne vont pas changer. Carrefour a toujours été vertueux avec la production locale et le restera. C’est dans nos magasins que les produits locaux sont le mieux présentés et ils sont sur-performants parce qu’on s’en occupe bien.

Demandez aux éleveurs, aux agriculteurs et aux industriels ce qu’ils pensent de nous. Ils vous confirmeront que Carrefour est l’enseigne la plus engagée envers la production locale. Nous ferons la même chose dans les Jumbo et les Score et cela permettra à la production locale de prendre des parts de marché et de se développer

Je rappelle que notre directeur général adjoint, Erwann Brenaut, a été décoré du Mérite agricole à la demande des interprofessions et qu’il a présidé pendant deux ans celle de la viande bovine ».

Les syndicats réunionnais expriment des inquiétudes quant au maintien des effectifs de Vindémia après le rachat. Qu’avez-vous à dire pour les rassurer ?

« Il n’y aura pas de plan social, c’est un engagement fort de notre part. Il n’y a pas de doublon. Au siège de Carrefour, nous sommes seulement 8 personnes, 10 à notre dépôt du Port. L’équipe de direction va intégrer le siège de Vindémia à La Mare, les salariés du dépôt iront à Vindémia Logistique.

Coté magasins, nous espérons développer nos chiffres et nous aurons bien entendu besoin des compétences et de l’implication de tous les salariés pour y parvenir ».

GBH est spécialisé depuis l’origine dans les hypermarchés. Comment allez-vous acquérir la « culture » du supermarché ?

« Nous n’aurons pas à apprendre un nouveau métier, puisque les équipes de Vindémia savent le faire. Nous allons tout simplement nous appuyer sur leur expertise, en intégrant leur organisation, leur fonctionnement. Nous serons d’autant plus agiles que la prise de décision sera locale ».

Comment avez-vous choisi les hypermarchés dont vous vous séparerez au moment du rachat ?

« Il était facile d’identifier les magasins dont l’Autorité de la Concurrence nous aurait demandé de nous séparer pour éviter les positions dominantes dans certaines zones. Nous aurions pu conserver le Jumbo de Savanna, mais nous avons choisi de le détacher, pour conforter à la fois la solidité de notre dossier et celui de Run Market. L’Autorité de la Concurrence n’autorisera pas l’opération si elle estime que le projet porté par Make Distribution n’est pas solide ».

Vous attendiez-vous aux réactions hostiles qui ont suivi l’annonce de la vente de Vindémia ?

« Nous pensions prendre des coups, mais je ne m’attendais pas à ce qu’ils soient portés avec des mensonges aussi grossiers ! Il ne faut pas oublier que ce n’est pas GBH qui a fait une OPA sur Vindémia, c’est Casino qui a cherché un repreneur !

Nous avons ouvert le premier hypermarché de la Réunion en 1988. 31 ans plus tard, nous avons 3 magasins et sommes 4ème derrière Vindémia, Leclerc et U.

Amaury de Lavigne, directeur général de Carrefour à la Réunion

L’opportunité de devenir n° 1 se présente, nous la saisissons, il n’y a pas de honte à cela. Nous avons été le seul acteur local à se positionner. Il n’y a pas eu de candidat national, seulement deux fonds de pension dont un s’est rapidement retiré. Je veux bien que l’on critique notre projet, mais quelles sont les alternatives ?

Si demain on nous refuse le rachat et qu’un fonds de pension se retrouve propriétaire de Vindémia, la casse sociale sera énorme et la production locale aura du souci à se faire. Si Vindémia est vendu par morceaux aux autres acteurs de la grande distribution, ce sera au détriment de la concurrence. Et dans ce cas, personne ne sera en mesure d’absorber les effectifs du siège et de la logistique, la casse sociale sera également importante. Tout ce que GBH fait à la Réunion est décidé localement, on investit à la Réunion, on fait travailler 3 000 Réunionnais, on habite à la Réunion, mes enfants sont réunionnais… Que faut-il faire de plus pour être un groupe réunionnais ? La vente de Vindémia à GBH et à Make Distribution ne signifiera pas la fin du capitalisme réunionnais comme le disent certains, mais au contraire sa renaissance ».

Quels sont vos projets de développement pour les magasins Jumbo et Score, mais aussi le réseau Vival, les magasins Fnac ?

« Nous avons un projet global de 30 millions d’investissements en remodeling des magasins et en matériels. Il est trop tôt pour en donner le détail mais il sera engagé rapidement. Il n’y a aucune raison de nous séparer de la FNAC.

Quant au réseau Vival, je ne sais pas encore sous quelle enseigne il passera, ni à quel rythme. Tous les contrats avec les franchisés seront respectés, ceux qui voudront arrêter avant le terme de leur engagement pourront le faire, mais ce format de magasins de proximité nous intéresse ».

Plus globalement, pensez-vous que le modèle hypermarché-galerie marchande a encore de beaux jours devant lui à La Réunion ?

« Ce modèle est remis en cause en Europe seulement pour les centres commerciaux de très grandes dimensions.

Nous ne sommes pas à cette échelle à la Réunion où les centres commerciaux ont de l’avenir. Il faut toutefois préserver le commerce de proximité, il revient à l’État et aux politiques d’agir dans ce sens et aux commerçants indépendants de se regrouper, pourquoi pas en coopératives.

Il ne faut pas mentir aux consommateurs : le commerce de proximité vendra toujours plus cher que nous, parce qu’il ne peut pas faire les mêmes économies d’échelle. Mais il a toute sa place dans l’économie locale car il apporte des services à ses clients et il répond à une logique d’aménagement du territoire ».

Quels sont vos projets pour les magasins de Vindémia dans les autres îles de l’océan Indien ?

« Le rachat de Vindémia nous motive pour plusieurs raisons. Il nous permet de rentrer dans le métier du supermarché, il nous donne un outil logistique performant et un poids qui nous rendra plus compétitifs en baissant les prix. Il nous permet également d’arriver dans ces pays où nous ne sommes pas présents. Nous avions ouvert le premier hypermarché de l’Île Maurice en 1995. Nous sommes ravis d’y retourner.

Il est encore trop tôt pour parler de nos projets dans les « 3 M » – Madagascar, Maurice et Mayotte – mais ce seront des projets de développement ».

Bernard Grollier

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *